david rex

Beatus vir
qui non abiit

in consilio impiorum

 

Les premières représentations de la harpe sont inséparables d'un contexte chrétien & plus précisément attachées à l'image du prophète David, roi & musicien.
La psalmodie de ses psaumes est à la base de la vie monastique & de la liturgie chrétienne. Loin de n'être qu'un art d'agrément, la musique est essentielle dans la célébration des offices & c'est elle qui marque la distinction entre les différents rites de la chrétienté.
Science dans l'enseignement du quadrivium, elle est tout aussi fondamentale dans un univers où le mousikos représente l'homme cultivé & l'amousikos est tenu pour inculte & grossier.

Si l'occupation romaine y a introduit le christianisme, plusieurs missions jalonnent l'implantation de l'Église de Rome dans les îles Britanniques, pendant que les barbares se disputent le vieux monde latin.
D'après les Annales d'Ulster, Patrick part en 432 à la demande du pape Célestin pour convertir les Scots d'Irlande, ce qu'il fait sans verser le sang. Pendant ce temps, les Saxons mettent pied en Bretagne pour la défendre contre les Pictes de Calédonie.
Mais la société clanique insulaire ne peut s'adapter à l'organisation ecclésiastique urbaine de Rome. Par la suite se développe donc en Irlande un monachisme indépendant dont les abbés sont souvent les cadets d'une lignée aristocratique. Ce christianisme gaël va essaimer vers l'Écosse lorsque Colomba s'installe sur l'île de Iona en 563 & jusque sur le continent où Colomban fonde les monastères de Luxeuil, Saint Gall & Bobbio, 614.

En 490, Théodoric le Grand, roi arien des Ostrogoths, envoie un poète joueur de cithare réclamé par Clovis pour célébrer ses victoires. C'est qu'avec Boèce puis Cassiodore, la cour de Ravenne connaît alors une renaissance musicale fondée sur la théorie grecque qui va faire référence pendant tout le Moyen-Âge.

Augustin & ses 40 compagnons s'installent à Canterbury en 597. Envoyée par le pape Grégoire, la mission grégorienne chargée entre autres de réglementer le chant liturgique, implante avec tact le culte romain du Kent à la Northumbrie: Les temples abritant les idoles dudit pays ne seront pas détruits; seules les idoles se trouvant à l’intérieur le seront. Les Lombards originaires de Scandinavie & convertis à l'arianisme, coupent la péninsule italienne & isolent Rome.
Dans le même temps, Isidore de Séville précise que, avec le temps, plusieurs types de cithares apparurent, tels les psaltérions, les lyres, les barbitons, les phéniciennes, les pektis & celles dites indiennes, & sont jouées par deux musiciens en même temps. Il y en a bien d'autres encore, de forme carrée, ou triangulaire,
(...) le psaltérion, dit couramment canticus, doit son nom au verbe psallo (chanter en s'accompagnant) parce qu'il répond en consonance au chœur des voix. Il ressemble à une cithare barbare, selon la forme de la lettre Δelta. Mais le psaltérion & la cithare diffèrent en ce que le psaltérion a dans sa partie supérieure un bois creux où sont rendus les sons; les cordes sont touchées par le bas & sonnent en haut. De fait, la cithare a son bois creux en bas. En outre, les Hébreux ont usé du décacorde parce que c'est le nombre des commandements du Décalogue.
L'hymne latin hispérique Altus Prosator, est un éloge funèbre de Colomba attribué à Colomban Il y décrit comment le monde ressent sa mort, is crot cen chéis, is cell cen abb, c'est une "harpe" sans clé, c'est une église sans abbé.
Á partir de textes souvent recopiés tardivement, il devient difficile de rendre les mots cithara, psalterium, canticus, crot, voire harpa par un équivalent médiéval ou contemporain. Il est peu probable que la cithare barbare d'Isidore de Séville corresponde à la harpe des barbares que Venance Fortunat évoque une quarantaine d'années plus tôt à la cour de Metz. Quoi qu'il en soit, le psalterium est l'instrument qui accompagne les psaumes & aucune source écrite ne permet d'en préciser la forme.

Vers 625, une lyre accompagne un roi d’Est-Anglie enterré dans le bateau funéraire de Sutton Hoo.
En 669, le pape Vitalien nomme évêque de Canterbury le bénédictin Théodore. Ses compagnons fondent des monastères à Canterbury & en Northumbrie. La règle de saint Benoît, moins stricte, qui répartit la récitation des psaumes de David sur la semaine plutôt que quotidiennement, se répand rapidement. Si les abbés irlandais gardent leur tonsure & leur prestige, ils perdent progressivement leur ascendant sur la société à la suite du synode de Whitby.

 

625 "Harpe" de Suton Hoo. 725≈750 Psautier Vespasien. 750 Expositio psalmorum. 750≈775 Psautier de Charlemagne.

 

Au milieu du 8e siècle, c'est de cet arc gaëlique, entre Irlande & Écosse liées au Kent, qu'apparaissent les premières images de David musicien. Le psautier Vespasien vient de Canterbury & l'Expositio psalmorum de Cassiodore d'un scriptorium de Northumbrie, implantés tous deux par la mission grégorienne.
Dans tous les cas, ce sont des formes de lyres que David tient en main, de même que dans le psautier de Montpellier, dit de Charlemagne, copié plus tard dans le duché de Bavière christianisé un demi-siècle avant par Rupert de Salzbourg, affilié à Pépin le Bref. Ces lyres, ainsi que des cithares, se retrouvent sculptées sous des formes diverses sur plusieurs pierres pictes contemporaines, comme sur certaines high crosses irlandaises plus tardives.
La lyre accompagne d'ordinaire sur une octave. Elle subsiste encore longtemps dans l'iconographie de David, de plus en plus idéalisée avec le temps.

Alcuin, qui instaure l'Académie palatine à la cour d'Aix-la-Chapelle où Charlemagne prend le pseudonyme de David, vient de York.
Tandis que la langue grecque, dont le rite moderne conserve toujours le Kyrie, alterne avec le latin dans les offices, soucieux comme son père d'un retour aux sources, Charlemagne se tourne vers Byzance. Ses réformes dans l'éducation vont mettre en place le quadrivium de Boèce avec la place primordiale qu'y tient la Musique.

 

783≈795 Psautier de Dagulf. 800≈825 Psautier d'Utrecht, psaumes 41, 107 & 144.

 

Sur le plat de reliure en ivoire de style Bas-Empire couvrant le psautier de Dagulf, se trouve une des premières figurations du psalterium carolingien ou harpe-psaltérion. Durant ce 9e siècle apparaissent dans les manuscrits des instruments aux cordes & formes multiples, tels décrits par Isidore de Séville. Certaines dispositions peuvent dériver de la lyre, mais le psautier d'Utrecht copié près de Reims montre bien cette variété de pluricordes dont beaucoup s'apparentent au psalterium. Celui-ci se retrouve dans les psautiers entre les mains d'un David souvent entouré des quatre co-auteurs des Psaumes retenus par saint Augustin. Ou encore, la colombe du Saint-Esprit vient lui souffler l'inspiration.
Au nord de l'Écosse, la grande diversité de formes est toute aussi présente parmi les pierres pictes. Si le psalterium y figure souvent, comme sur le bel exemplaire de Saint Andrew, certaines formes à Nigg ou à Aldbar (en l'absence de David) peuvent évoquer, avec le psautier d'Utrecht, un instrument différent.

 

820≈30 Stuttgart. 840≈50 Psautier Chludov. 845 Bible de Vivien. 750≈850 Saint Andrew.
750≈850 Nigg. 850 Manuscrit d'Angers. 860 Psaultier de Charles le Chauve.
800≈820 Dupplin. 850≈950 Aldbar. 977≈993 Egbert Psalter.

 

Á partir de 884, avec le Liber Hymnorum de Notker de Saint Gall, se développent les tropes qui vont conduire à la polyphonie. En ce domaine, munie de ses deux plans de cordes, la harpe-psaltérion garde une primauté qu'elle conservera encore longtemps.

 

990≈1020 Manuscrit Junius. 1004≈1022 Psautier Harley. psaumes 41, 107 & 131.

 

Autour de l'an mille, le manuscrit anglo-saxon Junius présente un instrument avec une caisse percée d'ouies & une colonne, bien distinct du psalterium. Le psautier d'Utrecht recopié à Canterbury voit ses images réactualisées: sur de nombreuses illustrations, une harpe remplace le psaltérion carolingien. Accompagnant le psaume 131, figure absente de l'original champenois, David apparaît sur un trône avec ses attributs.
Il est représenté de même dans le Portiforium de Saint Wulfstan associé à Oswald, archevêque de York. David harpiste devient un modèle dans les enluminures anglaises.
C'est avant la fin de ce siècle qu'est probablement ciselée en Irlande la plaque apposée sur la châsse de saint Maedoc & que Gui d'Arezzo écrit le Micrologus.

 

1008 Portiforium. 1025≈75 Wichcomb. 1050≈75 psautier Tiberius. 1050≈1100 Breac Maedoc.

 

Né dans le Dorset, Étienne Harding fondateur puis abbé du monastère de Cîteaux, fait copier les hymnes de saint Ambroise entre Metz & Milan. Il offre ainsi en 1111 l'une des premières représentations de David roi musicien sur le continent. Comme celui de Harley, il tient en sa main droite la virga qui accompagne le sceptre dans le rituel du couronnement des rois d'Angleterre au 9e siècle.

Selon les Dlíthe na mBreithiúna, anciennes lois des juges gaëliques, Cruit is e aen dan ciuil indscin, dliges sairi cen imted la hordam: le cruit est un art musical auquel est due la noblesse sans appartenance à un autre rang.
La constance de cette tradition accompagnée de la récitation assidue des Psaumes, légitime la royauté du prophète David comme celle du vrai guide musicien. La mise en valeur de l'instrument qu'il tient en main dans les images témoigne des fluctuations de la pratique musicale que nous taisent les textes. De l'octave de la lyre aux 21 notes de Gui d'Arezzo, en passant par le décacorde, nombreuses sont les formes & les tessitures données aux pluricordes.
Issue d'un savoir faire aux influences noroises, la conception de la harpe propose une solution simple & stable quelque soit le nombre de cordes. Fort de ses origines princières, ce modèle barbare semble bien s'exporter dans la chrétienté depuis la Calédonie, à partir de l'entrée dans l'Église de Rome de ceux qui résistaient encore…

Par la suite, David est sculpté avec une harpe sur le portail royal de la cathédrale de Chartres, tandis qu'il devient un thème récurrent dans l'ornementation de l'initiale de son premier psaume, Beatus vir...

 

1111 Bible de Harding. 1075≈90 Winchester. 1140≈45 Chartres. 1150≈80 Angers.

 

références

570
615
725≈50
750
750≈75
783≈95
800≈25
820≈30
840≈50
845
750≈1050
850
860
990≈1020
1004≈22
1025≈50
1060≈69
1050≈75
1050≈90
1111
1140≈45
1150≈80

Venance Fortunat. Livre VII, chant VIII, à Loup comte de Champagne.
Isidore de Séville. Originum sive Etymologiarum, De Musica. lib. III, XXII, § 3 & 7.
Vespasian psalter, copié à l'abbaye Saint-Augustin. Londres, British Library, Cotton MS. Vespasianus A I, f° 30v
Expositio Psalmorum Cassiodorus, copié à l'abbaye de Wearmouth-Jarrow. Durham, Cathedral Library, MS. B.II.30, f° 81v.
Psautier de Charlemagne. copié au scriptorium de Mondsee. Montpellier, Bibliothèque inter-universitaire, H 409, f° 1v.
Plaques de reliure du psautier de Dagulf, sculptées à Aix-la-Chapelle. Paris, musée du Louvre. MR 370.
Psautier d'Utrecht, copié à Hautvilliers. Utrecht, Universiteitsbibliotheek, MS. 32, f° 24v & 63v.
Psautier de Stuttgart, copié à Saint-Germain-des-Prés. Stuttgart, Württembergische Landesbibliothek, Bibl. f°163v.
Psautier Chludov, copié à Constantinople. Moscou, Musée historique d'État. Hist. Mus. MS. D 29.
Bible de Vivien, dite Première Bible de Charles le Chauve, copiée à Tours. Paris, BnF, MS. Latin 1, f° 215v.
Joanna Clements, Music in Scotland before the mid-ninth century. Glasgow 2009.
Psautier bénédictin, copié à Sens? Angers, Bibliothèque municipale, MS. 18, f° 13v.
Psaultier de Charles le Chauve, copié à Compiègne. Paris, BnF, MS. Latin 1152, f°1v.
Junius or Cædmon Manuscript, copié en Angleterre. Oxford, Bodley’s Library, Junius 11, f° 94v (p. 54).
Harley psalter, copié à Canterbury. Londres, British Library, Harley MS. 603, f° 24v, 55v & 68r.
Winchcombe Psalter, copié à Winchcombe ou Canterbury. Cambridge University, Library MS Ff.1.23, f° 4v.
Portiforium of Saint Wulfstan, copié à Worcester. Cambridge, Corpus Christi College, MS. 391 f°24.
Tiberius psalter, copié à Winchester? Londres, British Library, Cotton MS Tiberius C VII f°30v.
Breac Maedoc, shrine of St. Mogue. Dublin, National Museum of Ireland.
Bible d'Étienne Harding, copiée à Cîteaux. Dijon, Bibliothèque municipale, MS.14, f° 13v.
Portail royal, facade ouest de la cathédrale de Chartres.
Commentaires des Psaumes, copiés à l'abbaye Saint-Serge. Angers, Bibliothèque municipale, MS 47 f° 3.