trois bois sculptés
unis par les cordes

Á son apparition en Écosse la harpe est réalisée dans la masse, comme la plupart des instruments depuis quelques millénaires. Le cintrage de la caisse par la traction des cordes, présent dès les premières représentations, révèle une conception "en coquille" souple, caractéristique de la construction norroîse. Particulièrement adaptée à la traction permanente du plan de cordes, cette construction n'a jamais été abandonnée, tant pour sa stabilité que pour sa valeur symbolique.
La facture dans la masse se conforme aux usages des travailleurs de bois menus, qui dans l'ensemble prohibent l'emploi de l'aubier & de la colle.

La caisse est travaillée d'une pièce dont est prélevée une planchette pour faire le fond. L'intérieur & l'extérieur de la table d'harmonie & des côtés sont sculptés dans le fil du bois.
Le fond, inséré dans une feuillure, est bloqué sur toute sa largeur par la déformation des éclisses qui se resserrent sous la tension des cordes, à la manière d'une pince de carrier. Sa longueur permet de contrôler le cintrage de la caisse.

La console & la colonne sont habituellement sculptées dans un bois du même arbre. Les assemblages sont réalisés par tenon & mortaise, parfois chevillés. Après montage, les 3 pièces se trouvent bloquées par la tension du plan de cordes, sans besoin de colle. Les jonctions avec la caisse doivent anticiper la courbure provoquée par la mise sous tension; la rotule des harpes de Compostelle est une réponse particulièrement élégante à cette contrainte.

Les usages des sculpteurs, l'affection irlandaise pour le saule, témoignent d'une préférence pour l'emploi de bois tendres. Moins sujets à fendre en grandes sections, ils sont souvent minéralisés par quelques années d'immersion en marais, ce qui augmente leur stabilité et leur résistance au vieillissement. Les apports minéraux accroissent leur densité & donnent une réponse acoustique plus nerveuse, proche de celle des bois durs.
L'ensemble se comporte comme un tambour de bois et la fréquence propre de chaque pièce est généralement accordée selon la fondamentale définie dès le tracé.

Dès la fin du 13e s, la facture arabe du luth par assemblage de planchettes collées est appliquée à d'autres instruments à cordes: la lutherie.
Pendant la Renaissance, avec l'usage des harpions, les caisses s'affinent. Un collage vient joindre la voûte de la table d'harmonie & le fond, sculptés en 2 coques.
Cependant, les harpes de 4 octaves du baroque espagnol semblent être les premières construites à la mode du luth.

C'est surtout un changement radical de l'esthétique musicale pendant ce passage au monde moderne qui abandonne la quinte juste en adoptant la gamme tempérée.
La facture ancienne privilégie un son très riche en harmoniques naturelles. Devenues des intrues, le travail des luthiers tend progressivement à concentrer ces harmoniques en un son qui gagne en puissance ce qu'il perd en couleur.

Les chevilles sont majoritairement en bois ou en os, parfois en ivoire. Le métal vient tardivement, courant 15e s, sauf avec l'utilisation de cordes de métal.

des cordes

La majorité de l'Europe utilise des cordes en boyau de mouton; l'Écosse & l'Irlande préfèrent le bronze, les gallois le crin. Certaines lianes sont utilisées en Afrique & les harpes birmanes sont cordées en soie.

Les cordes sont rarement parallèles entre elles: balancées en éventail, elles sont souvent plus reserrées à la console que vers la caisse. Leur écartement varie aussi & il est réduit sur de nombreuses harpes de la Renaissance (la Wartburg: 9 mm), favorisant l'exécution des ornementations & appogiatures.

Entre "ni trop, ni trop peu" des anciens & "juste avant le point de rupture" au 19e s, la tension des cordes varie toujours. Probablement assez ferme sur les harpes de 2 octaves du Moyen-Âge, elle s'affine vers une recherche des graves en l'absence de cordes filées, pendant la Renaissance, favorisant encore l'émission d'harmoniques. Dans les premières années du 19e s, Sébastien Érard l'augmente, la rapprochant de celle du piano.

Concordant avec la diffusion des synthétiques dans la seconde moitié du 20e s, un retour vers les anciennes musiques fait coexister des chanterelles de luths tendues à moins de 3 kg & certains mi de guitares dépassant 7 kg. Les médiums des harpes celtiques & de concert voisinent les 10 kg & ceux d'une d'une harpe renaissance, 4 kg.

> Queen Mary, début 16e s.
les harpes gaéliques ont conservé une facture purement médiévale
jusqu'au 18e siècle.

cathédrale de Chartres,
portail nord, 1217.

harpe de Bergen, Norvège.

...

la console d'Antrim
peut se superposer à celle
du porche Sainte Anne,
ND de Paris, 1220.

les proportions sont identiques
pour un angle de caisse différent.

Une seule pièce archéologique est connue à ce jour. Il s'agit d'une console trouvée à Antrim en Irlande du Nord, à la fin du siècle dernier. Elle présente treize trous de chevilles et deux mortaises pour s'assembler à la caisse et à la colonne.  Longueur 33 cm, largeur 4,5 cm, épaisseur 2,5cm. Cette pièce, dépourvue de données stratigraphiques, et dont on a perdu la trace, daterait du XIIe ou du XIIIe siècle.
- Catherine Homo-Lechner, Sons et instruments de musique au Moyen Age: Archéologie musicale dans l'Europe du VIIe au XIVe siècle. Paris 1996.

On sait que les bateaux à clins sont construits suivant une technique entièrement différente de notre moderne construction à franc-bord ; la quille, l'étrave & l'étambot posés, les bordés sont mis en recouvrement, comme les ardoises d'un toit, et rivés les uns aux autres. Une véritable coquille souple et légère s'élève ainsi, jusqu'au moment où la membrure est insérée. Certains petits bateaux ne reçoivent même que deux ou trois varangues et les baux ou bancs correspondants. Ce système donne en général des bateaux légers, souples, particulièrement adaptés à un travail de plage et à la propulsion à l'aviron.
(...)
La construction à clins relève d'une philosophie technique entièrement différente. Il n'y a pas de compromis possible entre le clin et le franc-bord ; la construction en coquille et la construction sur squelette procèdent d'opérations intellectuelles autres, même si elle se supperposent parfois (comme sur certains navires européens du Moyen Age : œuvres vives en coquille, bordage classique des hauts).

- Bernard Cadoret, La tradition nordique. le petit perroquet n°17. 1975.

Sur une harpe, il subsiste de l'or mat souligné de noir pour la tête d'animal sculptée, ce détail pourrait être la polychromie d'origine. Sur la deuxième harpe, on voit des lignes brun rouge qui décorent un fond blanc. Le niveau de ces décors est difficile à définir sans analyse approfondie.
Une fois de plus, il m'est particulièrement difficile d'imaginer une harpe non peinte au XII
e siècle. Je suis persuadée qu'elles étaient au moins partiellement polychromée et notamment les décors sculptés.
- Myriam Serck-Dewaide, Approche de l'étude scientifique des finitions de surface originales des instruments de musique au Moyen Age. Actes du colloque de Royaumont, 1994.

Á partir de 1617, les luthiers de Tolède rédigent un certain nombre d'ordonnances destinées à codifier l'exercice du métier, en déclin à la fin du siècle précédent. Tous les luthiers qui voudront ouvrir boutique et devenir maîtres seront soumis à un examen durant lequel ils fabriqueront trois instruments différents: une harpe, une vihuela et un violon soprano. La harpe que le candidat aura à fabriquer est dotée de deux rangées de cordes, "de dos ordenes". Les côtes de la caisse de résonnance, la console et la colonne seront en noyer; les trous pour loger les chevilles, exécutés devant les examinateurs, ne seront pas marqués préalablement mais percés directement, au coup d'œil, ce qui demande une grande maîtrise à cause de l'espacement régulier de ces chevilles et, partant, des cordes.
- François Reynaud, La polyphonie tolédane et son milieu. CNRS Editions, Paris 1996. p. 411.

> à télécharger: tension, fréquence, longueur, densité & diamètre
un tableur .xls pour le calcul des paramètres d'une corde harmonique.